Face à face présidentiel

BILLET d'humeur LME 98

Billet d’humeur de @ThierrySalomon paru dans La Maison écologique 98

Mars 2027

Gaspard regarde pour la troisième fois sa facture d’électricité. La note, à sa grande inquiétude, devient de plus en plus salée, voire sacrément lourde. Il y a dix ans, lors de l’élection de 2017, il se rappelle que le candidat pour qui il avait voté s’était moqué de ceux qui proposaient… Comment disaient-ils, déjà ? Ah oui, la « transition énergétique ». Il avait expliqué que c’était pure folie que de sortir du nucléaire, car cela obligeait à couvrir la France de centaines de milliers d’éoliennes aussi bruyantes qu’affreuses. Les renouvelables ? Une utopie des adeptes du retour à la bougie et au char à bœuf. En finir avec le pétrole ? Cela relevait pour lui des mêmes fantasmes : le monde en regorgeait et – ils sont marrants, ces écolos – comment se passer de voiture ? Franchement, on n’allait pas mettre mémé sur un vélo !
Son candidat, jouant sur un populisme racoleur, avait gagné et mis en œuvre sans faiblir l’axe majeur de son programme électoral, qui pouvait se résumer ainsi : surtout ne rien changer, ou plutôt laisser faire la « main invisible du marché ». Sauf que la fameuse main avait en retour balancé une sacrée claque…
EDF, engluée dans une avalanche de problèmes sur le nucléaire et une montagne d’investissements, avait vu sa situation se dégrader à tel point qu’il avait fallu augmenter considérablement le prix de l’électricité pour sauver l’entreprise publique. Et les prix à la pompe s’envolèrent lorsque survint le troisième choc pétrolier à la suite du blocage du détroit d’Ormuz en représailles aux invectives de l’imprévisible président des états-Unis d’Amérique, nourri au pétrole et au gaz de schistes.
Aujourd’hui, Gaspard se sent vraiment inquiet. Une facture d’électricité de plus en plus lourde. Un pavillon tout électrique très mal isolé, une vraie maison des courants d’air dont la valeur diminue aussi vite que grimpe le prix du kWh. Et puis son 4 x 4, par un étrange jeu de vases communicants, vide son compte en banque à chaque fois qu’il passe faire le plein à la pompe. Il n’effectue que des trajets en ville ; pourquoi diable avait-il cédé aux sirènes de ce vendeur flattant « la joie intense d’atteindre 100 km/h en moins de cinq secondes et six dixièmes » ?
Il se prend à regretter son vote d’il y a dix ans. Gouverner, c’est prévoir, dit-on, et il avait voté pour un myope qui n’avait pas compris que retarder encore et toujours la transition énergétique revenait à refuser de souscrire une assurance pour un avenir plus apaisé et moins risqué.
Décidément, se dit-il, la fourmi de ce bon vieux La Fontaine avait raison : à force de chanter comme la cigale tout l’été, on se retrouve fort démuni quand la bise vient.

 

Mars 2027

Zéphyrin regarde pour la troisième fois sa facture d’électricité. La note, à son grand soulagement, devient de plus en plus douce, voire agréablement légère. Il y a dix ans, lors de l’élection de 2017, il se rappelle que le candidat pour qui il avait voté proposait de mener avec résolution la « transition énergétique ». Il avait expliqué que c’était pure folie que de croire que les centrales nucléaires vieillissantes devaient être prolongées à coups de dizaines de milliards. Qu’il fallait ne pas avoir peur de rentrer dans l’ère de l’après-pétrole et que les idées écolos (ni fossiles, ni fissiles !) n’étaient pas que du vent : dans le monde entier, des villes, des entreprises grandes et petites, des groupes de citoyens s’engageaient dans l’ère du 100 % renouvelables.
Son candidat avait gagné et, plus étonnant encore, avait mis en œuvre sans faiblir la transition écologique – axe majeur de son programme électoral – par une politique de sobriété et d’efficacité énergétiques ainsi que de recours volontariste aux énergies renouvelables, suivant en cela les judicieuses recommandations du quatrième scénario négaWatt 2017-2050.
EDF, devenue Énergies Des Français, s’était enfin décidé à mettre en œuvre un plan de sortie du nucléaire et, peu à peu, avait retrouvé des couleurs comme service public de la consommation et de la production d’énergie auprès des citoyens et des territoires. Et la facture énergétique de la France avait commencé à diminuer grâce à la baisse de la demande en énergie et à la croissance soutenue des renouvelables : le récent blocage du détroit d’Ormuz n’avait d’ailleurs pas provoqué de choc majeur sur l’économie et sur l’emploi.
Aujourd’hui, Zéphyrin se sent plutôt fier. Après les travaux de rénovation énergétique qu’il avait effectués, sa maison avait pris une valeur bien supérieure au montant investi. Les parts qu’il avait prises dans le parc éolien voisin se révélaient une excellente affaire : cerise sur le gâteau, le groupement d’achat citoyen éolien auquel il avait souscrit avait décidé de payer les dividendes en kWh déductibles de sa facture, qui devenait ainsi de plus en plus légère au fil du vent. Et à moins de 2 € aux 100 km, la recharge de sa petite voiture urbaine était parfaitement indolore.
Il se félicite de son vote d’il y a dix ans. Gouverner, c’est prévoir, dit-on, et il avait voté pour quelqu’un dont l’horizon politique ne s’était pas arrêté à la durée de son mandat et qui avait compris que la transition énergétique, une fois sur rails, serait une véritable assurance pour un avenir plus apaisé et moins risqué.
Décidément, se dit-il, la tortue de ce bon vieux La Fontaine avait raison : rien ne sert de courir, il faut partir à point.

 

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