Climatiseur: sommes-nous accros ?

Climatiseurs aux fenêtres de Marseille.

Et s’il faisait encore plus chaud avec la clim’ ? Derrière son effet rafraîchissant, le climatiseur est en réalité une des raisons du réchauffement climatique par sa consommation d’électricité, ses rejets de gaz à effet de serre, sa contribution aux îlots de chaleur… L’Homo climatisis serait-il accro?

 

Billet d’humeur de Thierry Salomon
Article initialement paru dans La Maison écologique n°106
Retrouvez ses brefs « tweets d’humeur » sur @ThierrySalomon

Chaque matin, pour aller au bureau, Homo climatisis prend sa voiture. Il est assez fier de sa très classieuse couleur noire et du vitrage panoramique du toit. Le noir absorbe la chaleur et le toit vitré laisse généreusement entrer les rayons du soleil. Mais qu’importe, la clim’ tourne en permanence.

Homo climatisis travaille toute la journée au siège climatisé de son entreprise. Immenses baies vitrées symbolisant la transparence de sa société où il travaille en chemise longue, veste et cravate en toute saison.

Le soir, Homo climatisis retrouve sa voiture. Une demi-heure pare-chocs contre pare-chocs, la clim’ à fond. Avec juste un arrêt dans un supermarché au rayon des produits exotiques arrivés par transports réfrigérés de l’autre bout du monde.

Le biotope où habite Homo climatisis est une villa climatisée. La grande véranda plein sud laisse abondamment entrer le soleil mais la clim’ veille, compensant toute surchauffe. Le bonheur, c’est simple comme quelques degrés en moins. Pourquoi s’en priver ?

Un climatiseur pour deux Terriens

L’hominidé de l’espèce Homo climatisis vit ainsi, à environ 23 °C, nuit et jour, hiver comme été. Et son mode de vie devient invasif : selon une récente étude de l’Agence internationale de l’énergie, il y aura en 2050 quatre milliards de climatiseurs en plus sur la planète, leur nombre atteignant alors 5,6 milliards. Un climatiseur pour deux Terriens. 

Tant pis si l’air chaud rejeté et la chaleur perdue par les compresseurs augmentent l’effet d’îlot de chaleur urbain, donc le besoin de climatisation. Tant pis si certains bâtiments sont totalement invivables sans clim’. Et si, le jour où elle tombe en rade, il faut évacuer les occupants de l’immeuble. Comme en juin 2017 dans la Tour de la Part-Dieu, qui surplombe Lyon, transformée alors en sauna insupportable. Tant pis si la clim’ des véhicules augmente doublement les rejets de gaz à effet de serre, par augmentation de la consommation de carburants (avec émission de CO2 et NOx) et par perte de liquides réfrigérants (avec émissions de gaz frigorigènes). Tant pis, enfin, si la climatisation augmente le nombre de pharyngites, d’angines estivales, de champignons, d’allergies, d’affections ORL et autres légionelloses.

Fraîcheur facile

A l’heure où les changements climatiques accroissent les situations caniculaires, les vieux réflexes de facilité perdurent. Au lieu de construire des bâtiments à la fraîcheur naturelle, au lieu de produire des voitures sans surchauffe, une débauche technologique et énergétique masque ces défauts d’intelligence. La clim’ traite alors ces vices de conception, tout comme l’aspirine masque la fièvre du malade sans en traiter la cause.

Pire encore : Homo climatisis a tendance à développer de sévères addictions destructrices de type cercle vicieux. En Alaska, par exemple, l’augmentation des températures provoque un dégel du permafrost, réduisant du même coup la période d’exploitation des puits de pétrole. Qu’à cela ne tienne : refroidissons le sol ! Les compagnies pétrolières installent à cet effet des tubes réfrigérants dans le sol afin de garder la couche de permafrost gelée. Des tubes refroidis grâce à de l’électricité produite par du pétrole. Le cercle vicieux se referme alors : Homo climatisis compense l’augmentation de température due au pétrole par du pétrole qui augmente la température. A ce niveau, la bêtise confine au génie Shadockien, et « congelé » s’écrit en deux mots.

Homo sapiens a réussi à survivre 300 000 ans sans clim’. C’est fini, par manque évident de sapiens. Il va disparaître, laissant une place toute fraîche au proliférant Homo climatisis.

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