Thérèse Clerc, pilier de la résidence Babayaga


Militante féministe, Thérèse Clerc avait fondé la Maison des Babayagas, résidence écologique autogérée réservée aux femmes âgées, ouverte en 2013 à Montreuil (93). Atteinte d’un cancer, Thérèse Clerc est décédée ce mardi 16 février 2016, à 88 ans. En 2010, le magazine La Maison écologique avait rencontré Thérèse Clerc, qui partageait alors dans nos pages ses considérations aux résonances tellement actuelles aujourd’hui encore. En hommage à Thérèse Clerc, nous souhaitons partager avec vous cet article consacré à un lieu de vie partagé pour femmes âgées précurseur… et à une vision de la vie alliant solidarité, écologie, citoyenneté et autogestion.

Les Babayagas, vieillir solidaire

Un lieu de vie pour femmes « âgées » unique en France. Association de femmes de 65 à 91 ans, militantes, les Babayagas viennent enfin d’obtenir un permis de construire pour leur projet à Montreuil (93). Leur maison, écologique, autogérée et ouverte sur la ville, doit sortir de terre à la fin de l’année.

Établies en Île- de-France, les Babayagas partent ensemble dans une « colo » en Bourgogne.

Établies en Ile- de-France, les Babayagas partent ensemble dans une « colo » en Bourgogne. (Photo Les Babayagas)

Dans la légende russe, l’ogresse Babayaga habite une maison en pain d’épice montée sur pieds de poules. À Montreuil, la maison de l’association du même nom sera une résidence certifiée BBC et HQE(1) et reposera sur quatre piliers : écologie, solidarité, citoyenneté et autogestion. 6 étages, 25 logements, 1 010 m2 habitables, cette maison de retraite hors normes prendra place en plein centre de Montreuil, à l’endroit de ce qui n’est encore qu’un terrain vague de 523 m2 appartenant à la Ville. 21 femmes du bel âge y seront locataires à titre individuel de l’office public de l’Habitat montreuillois (OPHM), qui restera propriétaire et gestionnaire de l’immeuble. Un contrat de logement social somme toute très ordinaire, mais dans le cadre d’une opération où, en réalité, « rien n’a été classique, souligne-t-on du côté de l’OPHM, car il a fallu travailler avec un groupe déjà constitué, des femmes au caractère fort, et sur un bâtiment adapté à 100 % à des personnes âgées ». Obtenu fin avril, le permis de construire marque ainsi l’aboutissement d’une décennie de tractations politico-administratives, portées par une réflexion nourrie sur la question du vieillissement.

 

Ni Dieu, ni maître

À l’origine, il y a Thérèse Clerc, 83 ans, militante féministe et anticolonialiste de la première heure, « pur produit de mai 1968 », se décrit-elle.De son passage au PSU(2), elle a gardé ce goût pour l’autogestion qui est à la base du système Babayaga. Chaque semaine, un « conseil de maison » distribuera les rôles entre locataires, organisera la bonne marche du quotidien, décidera des conférences à l’Usavi (Université du savoir des vieux, au rez-de-chaussée de la résidence). Quant à la dimension féministe du projet, qui lui a valu d’être bloqué un temps par les politiques au motif de son aspect discriminant envers les hommes, elle est clairement assumée. « Les femmes âgées doivent être solidaires car elles sont souvent plus pauvres, plus seules et dans des conditions de logement difficiles après le départ de leur conjoint », rappelle ainsi Annie, 74 ans.

« Thérèse Clerc, le troisième âge du féminisme » (Photos: Julie Chouteau. Prise de son: Séverin Graveleau. Montage: J.C et S.G)

 

En ce sens, le projet des Babayagas est une forme de réponse aux discriminations dont sont victimes les femmes âgées de la part des propriétaires et agences immobilières. Mais il vient surtout offrir un modèle alternatif à celui de la maison de retraite, pour une catégorie de femmes « qui ne veulent pas entrer dans ces établissements où l’on devient des objets, où les seuls centres d’intérêt sont les repas et la télévision », s’indigne Monique, ancienne comptable devenue sur le tard artiste peintre. Vivre en Babayaga signifie donc cultiver un savant équilibre entre vie collective et respect de l’intimité de chacun, continuer sa vie de citoyen responsable et ouvert sur la culture : aller au théâtre, au cinéma, aux conférences…

Thérèse Clerc (à gauche) avec d'autres femmes des Babayagas.

Thérèse Clerc (à gauche) avec d’autres femmes des Babayagas. (Photo Les Babayagas)

Vieillir, c’est dans la tête

« L’engagement fait de nous une autre race de bonnes femmes, souligne Thérèse. Même si nous n’avons pas un niveau scolaire élevé, nous sommes toutes des femmes cultivées, qui lisent, qui militent. » Or, chez les Babayagas, l’esprit de militance se loge à tous les étages : solidarité féministe, démocratie participative, respect de la personne âgée en tant qu’individu… mais aussi écologie, un choix qui imprègne à la fois le projet architectural et les gestes du quotidien. « Nous avons proposé que la maison soit écologique bien avant que le sujet soit dans l’air du temps », rappelle Monique, lectrice inspirée de La Maison écologique. Bien que la structure générale du bâti reste en voile béton classique, le projet répond à un minimum de critères en termes d’économie d’énergie, pour une consommation maximale de 65 kWh/m2.an : architecture bioclimatique, choix de matériaux à faible bilan carbone, gestion économe de l’eau, 63 m2 de panneaux photovoltaïques sur le toit et la façade permettant de réinjecter de l’électricité dans le réseau local… Sont également inscrits au programme : l’adhésion à une Amap(3), à un SEL(4), le covoiturage, entraide entre voisines plutôt « qu’assistance à la personne ».

Thérèse Clerc (à droite) et Monique Bragard (à gauche) sont deux piliers du projets des Babayagas.

Thérèse Clerc (à droite) et Monique Bragard (à gauche) sont deux piliers du projets des Babayagas. (Photo Les Babayagas)

Au sein de la communauté

Enfin, au-delà de la communauté d’esprit, d’âge et de genre qui les unit, les Babayagas sont bien décidées à s’ouvrir sur la vie de la cité. Dans un Montreuil qui compte 130 ethnies pour 104 000 habitants et où, s’inquiète Thérèse, « le communautarisme est en train de bouffer le lien social », elles donneront des cours de français aux femmes issues de l’immigration, lesquelles leur apprendront en retour à cuisiner tamoul ou sénégalais. Les ex-enseignantes pourront proposer une aide aux devoirs aux jeunes. Des sociologues seront invités à travailler sur le thème encore en friche de la tranche des 80-100 ans… Par toutes ces actions, les Babayagas inscrivent clairement leur engagement sur le terrain des réalités. Une mise en œuvre qui n’est pas sans embûches. « Le fait que des femmes prennent en main leur destin est déjà peu courant, mais si ce sont des vieilles, alors on ouvre des yeux grands comme des soucoupes », rappelle Monique, en référence aux réactions parfois très vives que le projet a suscité à ses débuts. Pour Thérèse, ce combat est pourtant essentiel. « En 2020, nous serons 17 millions de plus de 60 ans en France. Si l’on veut changer le monde, il faut donc changer la mentalité des vieux… »

Sébastien Porte

(1) Bâtiment basse consommation et Haute qualité environnementale.

(2) Parti socialiste unifié : parti politique français fondé en 1960 et dissout en 1989.

(3) Association pour le maintien d’une agriculture paysanne.

(4) Système d’échange local.

 

La saga des « babas »

1997 : Thérèse Clerc rédige son projet.

2003 : canicule ; un terrain est promis à l’association.

2005 : première réunion publique.

2007 : le conseil général (92) rejette le dossier, jugé discriminant.

2008 : Dominique Voynet élue maire de Montreuil ; l’État et les collectivités s’engagent (budget total : 4 millions d’euros).

Fin 2010 : début des travaux.

2013 : installation des Babayagas dans leurs nouveaux logements.

 

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